Anna glissa lentement ses doigts vers la bague.

Le métal était froid.

Très froid.

La lumière blafarde de la morgue se reflétait sur l’or épais, dessinant des éclats ternes sur les murs carrelés. Dans cette pièce silencieuse, on n’entendait que le faible bourdonnement des vieux réfrigérateurs mortuaires et le tic-tac irrégulier de l’horloge suspendue au-dessus de la porte.

Il était presque vingt-trois heures.

Anna regarda rapidement autour d’elle.

Personne.

Le médecin légiste était parti depuis longtemps. Le vieil aide-soignant Viktor fumait probablement derrière le bâtiment comme chaque soir. Et les caméras… elles étaient mortes depuis des mois.

Personne ne saurait jamais.

Elle attrapa doucement la main du défunt.

Rigide.

Lourde.

Mais ce n’était pas la première fois qu’elle volait un mort.

Au début, elle avait eu peur. La toute première bague lui avait donné des nausées pendant deux jours. Puis un portefeuille. Ensuite une montre suisse. Après cela, quelque chose avait changé en elle.

La culpabilité avait disparu.

Remplacée par une froide logique.

“Les morts n’ont besoin de rien.”

C’était devenu sa phrase préférée.

Elle répétait cela chaque fois qu’elle regardait les billets cachés sous son matelas.

Chaque fois qu’elle s’achetait une robe qu’elle n’aurait jamais pu se payer honnêtement.

Chaque fois qu’elle rêvait de quitter cette ville humide et grise où les gens mouraient plus vite qu’ils ne vivaient.

Anna tira légèrement sur la bague.

Elle résista.

— Merde…

Elle essaya encore.

La bague semblait coincée autour du doigt gonflé.

Anna soupira d’agacement.

— Tu pourrais coopérer un peu…

Elle eut un petit rire nerveux.

Puis elle saisit plus fermement la main du mort.

Et soudain—

Les doigts se refermèrent brutalement autour de son poignet.

Anna poussa un hurlement déchirant.

— AAAAAH !

Elle recula violemment, trébucha contre une table métallique et tomba lourdement sur le sol.

Son cœur explosa dans sa poitrine.

Le cadavre…

Le cadavre venait de bouger.

Pendant quelques secondes, Anna resta paralysée au sol, incapable de respirer.

Le corps était immobile.

Exactement comme avant.

Ses yeux restaient fermés.

Son visage pâle n’exprimait rien.

Le silence retomba dans la morgue.

Anna sentit des larmes lui monter aux yeux.

— Non… non… impossible…

Elle regarda sa main tremblante.

Elle avait senti la pression.

Clairement.

Quelqu’un l’avait attrapée.

Elle se releva lentement, les jambes faibles.

— Calme-toi… calme-toi…

Sa respiration était rapide.

Elle tenta de réfléchir rationnellement.

Peut-être un spasme post-mortem.

Oui.

Ça arrivait parfois.

Les nerfs pouvaient encore réagir après la mort.

Elle avait déjà entendu cela pendant sa formation.

Mais au fond d’elle…

Quelque chose criait que ce n’était pas normal.

Parce que cette main ne s’était pas simplement contractée.

Elle l’avait serrée.

Fort.

Comme une main vivante.

Anna fixa le corps.

L’homme semblait dormir paisiblement.

Il devait avoir trente-cinq ans, peut-être un peu plus. Cheveux noirs soigneusement coiffés. Barbe légère. Visage étonnamment calme.

Même beau.

Il ne ressemblait pas à un mort.

Et cela la dérangeait profondément.

Anna s’approcha de nouveau.

Très lentement.

Son cœur battait si fort qu’elle entendait presque son sang dans ses oreilles.

— C’est ridicule…

Elle tendit la main vers la bague.

Mais juste avant de toucher le doigt…

Elle remarqua quelque chose.

Les ongles de l’homme.

Ils étaient couverts de sang.

Pas beaucoup.

Mais suffisamment pour être visible sous la lumière blanche.

Anna fronça les sourcils.

Le rapport indiquait : arrêt cardiaque.

Alors pourquoi y avait-il du sang sous ses ongles ?

Elle regarda plus attentivement.

Et sentit son estomac se nouer.

Il y avait aussi des marques sombres autour de ses poignets.

Comme des ecchymoses.

Ou des traces de liens.

Anna recula lentement.

Quelque chose clochait.

Terriblement.

Elle consulta rapidement le dossier posé au pied du lit métallique.

Nom : Gabriel Vernier.

Âge : 36 ans.

Cause officielle du décès : arrêt cardiaque soudain.

Aucune famille présente lors de l’admission.

Corps transféré directement depuis une résidence privée.

Anna relut plusieurs fois la dernière ligne.

“Résidence privée.”

Pas hôpital.

Pas ambulance.

Étrange.

Très étrange.

Un bruit métallique résonna soudain derrière elle.

CLANG.

Anna sursauta violemment.

— Viktor ?

Aucune réponse.

Le couloir était vide.

Le silence devenait oppressant.

Elle sentit alors une odeur étrange dans la pièce.

Une odeur légère.

Comme du parfum masculin.

Impossible.

Les corps n’avaient pas d’odeur de parfum après plusieurs heures.

Anna sentit la peur grimper lentement dans sa poitrine.

Elle regarda encore le visage de Gabriel.

Et cette fois…

Elle remarqua quelque chose qui lui glaça le sang.

Les lèvres du mort étaient légèrement entrouvertes.

Alors qu’elle était certaine qu’elles étaient fermées quelques minutes plus tôt.

Très lentement…

Comme hypnotisée…

Anna s’approcha.

Puis elle entendit un son.

Un souffle.

Très faible.

Mais réel.

Elle devint blanche.

— Non…

Elle posa une main tremblante près de la bouche du défunt.

Un filet d’air chaud toucha sa peau.

Anna hurla encore.

— VIKTOR !!!

Elle recula brutalement.

Le corps inspira soudain profondément.

Ses yeux s’ouvrirent d’un coup.

Anna poussa un cri animal.

Les yeux de Gabriel étaient injectés de sang.

Perdus.

Terrifiés.

Comme quelqu’un revenant d’un cauchemar indescriptible.

L’homme se redressa brutalement sur la table métallique et aspira l’air avec violence.

— Aidez-moi…!

Sa voix était cassée.

Presque inhumaine.

Anna tremblait de tout son corps.

— Mon Dieu… mon Dieu…

Gabriel regardait autour de lui avec panique.

Puis il fixa Anna.

Et murmura :

— Ils vont revenir…

Avant qu’Anna puisse répondre, les portes de la morgue s’ouvrirent brutalement.

Viktor entra précipitamment.

— Qu’est-ce qui se passe bord—

Il se figea.

Le “cadavre” était assis.

Vivait.

Respirait.

Viktor devint livide.

— Impossible…

Gabriel tenta de descendre de la table mais s’effondra immédiatement au sol.

Son corps tremblait violemment.

Comme s’il venait de survivre à quelque chose d’horrible.

Anna attrapa enfin son téléphone.

— Appelez les urgences ! VITE !

Quelques minutes plus tard, l’hôpital entier était en état de choc.

Un homme officiellement déclaré mort venait de revenir à la vie dans la morgue.

Les médecins parlaient d’un cas rarissime de catalepsie profonde.

Mais Gabriel répétait toujours la même phrase :

— Ils vont revenir…

Encore.

Et encore.

Et encore.

Les policiers arrivèrent rapidement.

Gabriel refusait de parler à quiconque sauf à Anna.

Ce qui la mettait profondément mal à l’aise.

Elle restait assise près de son lit d’hôpital tandis qu’il observait constamment la porte de la chambre.

Comme un homme traqué.

Comme quelqu’un qui attendait la mort.

L’inspecteur Laurent Delmas entra dans la pièce.

Grand. Visage dur. Regard froid.

— Monsieur Vernier, nous devons comprendre ce qui s’est passé.

Gabriel avala difficilement sa salive.

Puis murmura :

— Ils ont essayé de me tuer.

Le silence tomba dans la chambre.

Laurent échangea un regard avec Anna.

— Qui ça ?

Gabriel ferma les yeux.

Et des larmes apparurent soudain.

— Mon frère…

Anna sentit un frisson lui traverser le dos.

— Pourquoi votre frère ferait ça ?

Gabriel resta silencieux plusieurs secondes.

Puis il murmura :

— À cause de l’héritage…

Laurent s’approcha lentement.

— Expliquez-moi tout.

Gabriel respirait difficilement.

— Mon père est mort il y a deux semaines… il possédait plusieurs entreprises… énormément d’argent…

Il tremblait.

— Mon frère Marc voulait tout récupérer… mais mon père avait changé son testament…

— En votre faveur ?

Gabriel hocha lentement la tête.

— Marc l’a découvert…

Ses yeux se remplirent de terreur.

— Et il m’a invité chez lui pour “parler”.

Anna sentit une boule se former dans son ventre.

Gabriel continua d’une voix cassée :

— Le vin avait un goût étrange…

Laurent se pencha.

— Vous pensez qu’il vous a empoisonné ?

— Je suis certain qu’il l’a fait…

La chambre devint glaciale.

— Après ça… je ne pouvais plus bouger… mais j’entendais tout…

Anna sentit son sang se glacer.

Gabriel regardait désormais dans le vide.

— Ils me croyaient mort…

Sa voix tremblait.

— J’entendais mon frère parler au téléphone…

Laurent prit immédiatement des notes.

— Que disait-il ?

Gabriel ferma les yeux.

Puis répéta mot pour mot :

— “Débarrassez-vous du corps rapidement.”

Anna sentit sa respiration se bloquer.

Gabriel continua :

— Je voulais crier… bouger… mais mon corps ne répondait plus…

Des larmes coulaient sur ses joues.

— J’étais prisonnier à l’intérieur de mon propre corps…

Personne dans la pièce n’osait parler.

L’horreur de la situation était insoutenable.

Gabriel regarda soudain Anna droit dans les yeux.

— Et ensuite… je me suis réveillé ici…

La jeune infirmière sentit un frisson violent.

Parce qu’elle se souvenait parfaitement du moment où elle avait essayé de lui voler sa bague.

Si Gabriel avait repris conscience quelques secondes plus tôt…

Il l’aurait vue.

Il aurait tout compris.

Une sueur froide coula dans son dos.

Mais le pire arriva quelques minutes plus tard.

Un policier entra précipitamment dans la chambre.

— Inspecteur !

Laurent se retourna.

— Quoi ?

Le policier semblait paniqué.

— Le frère de Gabriel… Marc Vernier…

— Oui ?

Le jeune agent avala difficilement sa salive.

— Il a disparu.

Le silence explosa dans la pièce.

Gabriel devint blanc comme un drap.

Puis il murmura d’une voix brisée :

— Je vous avais dit… ils vont revenir…

Et à cet instant précis…

Toutes les lumières de l’hôpital s’éteignirent.

Plongant l’étage entier dans une obscurité totale.

Quelqu’un cria dans le couloir.

Puis un bruit sourd résonna.

Comme quelque chose de lourd tombant au sol.

Anna sentit son cœur s’arrêter.

Et dans le noir complet…

Une voix murmura près de la porte :

— Gabriel… tu aurais dû rester mort…

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