Lukas n’a même pas levé les yeux.
Il était assis sur le bord du lit, les épaules légèrement rentrées, comme s’il essayait de disparaître dans lui-même. Ses mains étaient jointes, mais ses doigts tremblaient légèrement.
— Que se passe-t-il ? — ai-je répété doucement.
Silence.
Un silence lourd, presque agressif.
Puis il a enfin parlé, sans me regarder.
— Maman… je t’ai déjà dit.
Je me suis approchée d’un pas.
— Dit quoi ?
Il a serré la mâchoire.
— Je ne veux pas vivre avec lui ici.
J’ai soupiré doucement.
— Lukas, on en a déjà parlé. Andreas ne te fait rien. Il essaie juste de s’intégrer.
À ce moment-là, Lukas a enfin levé les yeux.
Et ce que j’ai vu dans son regard m’a stoppée net.
Ce n’était pas de la colère d’adolescent.

Ce n’était pas de la fatigue.
C’était de la peur.
Une peur froide, contrôlée… comme si elle était là depuis longtemps.
— Tu ne comprends pas — a-t-il murmuré.
Je me suis assise à côté de lui.
— Alors explique-moi.
Il a hésité.
Longtemps.
Puis il a dit, très bas :
— Il n’est pas comme tu crois.
Un frisson m’a traversée.
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
Lukas a avalé difficilement sa salive.
— Il fait attention à tout.
— Tout le monde fait attention à quelque chose…
— Non.
Sa voix s’est cassée légèrement.
— Il écoute les portes. Même quand il sourit, il regarde toujours derrière toi. Il sait toujours où tu es dans la maison.
J’ai senti une tension monter en moi.
Mais j’ai essayé de rester rationnelle.
— Lukas, il est professeur. Il est juste… observateur.
Mon fils a secoué la tête.
— Ce n’est pas ça.
Il s’est levé brusquement et a fait quelques pas dans la chambre.
— Je l’ai vu, maman.
Mon cœur a raté un battement.
— Vu quoi ?
Il s’est arrêté.
Il a hésité encore.
Puis il a lâché :
— Dans le garage.
Le silence est tombé d’un coup.
Je me suis figée.
— Qu’est-ce que tu faisais dans le garage ?
— Je cherchais mon ballon.
Sa voix tremblait de plus en plus.
— Et il était là… Andreas.
Je suis restée immobile.
— Il parlait au téléphone. Mais pas comme quelqu’un qui parle normalement.
Je me suis redressée légèrement.
— Comment ça ?
Lukas a baissé les yeux.
— Il disait des noms.
Un froid étrange m’a traversée.
— Quels noms ?
Il a hésité.
Puis il a murmuré :
— Des noms de gens… et après il disait des choses comme “il ne doit pas poser de questions” ou “tout est sous contrôle”.
J’ai senti ma gorge se serrer.
— Tu es sûr ?
Il a hoché la tête immédiatement.
Trop vite.
Trop fort.
— Oui.
Le silence a repris.
Mais cette fois, il était différent.
Plus dangereux.
Comme s’il venait de s’installer entre nous.
Je me suis levée.
— Lukas… tu sais que ça peut être mal compris.
Il m’a regardée comme si je venais de le trahir.
— Tu ne me crois pas.
Je n’ai pas répondu tout de suite.
Et ce silence-là a suffi.
Il a reculé d’un pas.
— Je ne peux pas rester ici.
— Ne dis pas ça…
Mais il a continué, la voix cassée :
— Je ne peux pas respirer dans cette maison.
Ses yeux se sont remplis de larmes.
— J’ai peur quand je l’entends marcher la nuit.
Je me suis approchée.
— Lukas, regarde-moi.
Mais il a secoué la tête.
— Non.
Il a pris son sac dans le coin de la chambre.
— Je vais chez mamie.
Je l’ai suivi dans le couloir.
— Attends, on va en parler calmement—
Mais il a ouvert la porte d’entrée sans se retourner.
— Je t’en supplie, maman… fais attention.
Puis il est parti.
Et la porte s’est refermée.
Silence total.
Je suis restée debout dans le couloir.
Longtemps.
Quand je suis revenue dans la cuisine, Andreas était là.
Il préparait du thé.
Calme.
Souriant.
Comme si rien n’avait changé.
— Lukas est parti ? — a-t-il demandé sans lever les yeux.
Je me suis arrêtée.
— Oui.
Il a hoché la tête.
— Il reviendra.
Sa voix était tranquille.
Trop tranquille.
Je me suis assise lentement à la table.
Je l’observais.
Ses gestes étaient précis. Trop précis. Il posait la tasse exactement au même endroit que d’habitude.
Comme si tout devait être à sa place.
Comme si rien ne devait dévier.
— Andreas…
Il a levé les yeux vers moi.
— Oui ?
J’ai hésité.
Mais quelque chose en moi venait de changer.
— Qu’est-ce que tu faisais dans le garage hier soir ?
Un micro-silence.
Très court.
Mais suffisant.
Il a souri légèrement.
— Je travaillais. Pourquoi ?
Je ne répondais pas.
Je le regardais.
Et pour la première fois… j’ai remarqué quelque chose.
Son regard ne bougeait pas comme celui des autres.
Il restait fixe.
Trop stable.
Comme s’il contrôlait chaque réaction.
— Lukas a dit qu’il t’avait vu au téléphone.
Andreas a posé la tasse.
Très doucement.
— Les enfants imaginent beaucoup de choses.
Je n’ai pas répondu.
Le silence s’est épaissi.
Puis il a ajouté, toujours avec ce même calme :
— Tu es fatiguée ces derniers temps. Tu devrais te reposer.
Ces mots m’ont glacée.
Pas parce qu’ils étaient inquiétants en eux-mêmes.
Mais parce qu’ils sonnaient comme une phrase apprise.
Préparée.
Comme si quelqu’un savait exactement quoi dire pour me rassurer.
Ou me contrôler.
Cette nuit-là, je n’ai pas dormi.
Andreas était couché à côté de moi.
Respiration régulière.
Calme.
Mais moi, j’écoutais.
Chaque bruit de la maison semblait différent.
Chaque craquement devenait une question.
Vers trois heures du matin, j’ai entendu un bruit léger dans le couloir.
Je me suis levée sans faire de bruit.
La porte de la chambre était entrouverte.
La lumière du couloir dessinait une ligne fine sur le sol.
Et là…
Andreas était debout.
Dans le couloir.
Immobilité totale.
Il ne faisait rien.
Il regardait simplement la porte de la chambre de Lukas.
Même si Lukas n’était pas là.
J’ai senti mon sang se refroidir.
— Andreas ? — ai-je murmuré.
Il ne s’est pas retourné tout de suite.
Puis lentement…
Il a dit :
— Il exagère.
Sa voix était différente.
Plus basse.
Plus dure.
Je suis restée figée.
— De quoi tu parles ?
Il s’est enfin tourné vers moi.
Et dans l’obscurité, son visage ne ressemblait plus au même homme.
— Ton fils te ment.
Je n’ai pas répondu.
Parce que quelque chose venait de devenir évident.
Ce n’était plus seulement une histoire de malentendu.
Ce n’était plus seulement la peur d’un adolescent.
Et pour la première fois depuis des semaines…
j’ai eu l’impression que cette maison n’était plus la mienne.