Je me suis mariée trois fois pour ne jamais finir seule… Aujourd’hui, à 67 ans, je vis dans une maison silencieuse et je viens de découvrir pourquoi aucun de mes mariages n’a survécu.

À 67 ans, je connais par cœur le bruit d’une maison vide.

Je sais à quelle heure le réfrigérateur se met à bourdonner, combien de minutes il faut pour que la bouilloire s’arrête et quel craquement produit la troisième marche de l’escalier lorsque le chauffage se met en route.

Je sais aussi ce que signifie préparer une table pour une seule personne après avoir passé presque toute sa vie à nourrir une famille.

Il y a une assiette, une fourchette, un verre. Rien de plus.

Parfois, je pose machinalement deux tasses sur la table. Puis je m’arrête, je regarde la seconde et je la range dans le placard.

C’est devenu mon petit rituel de solitude.

Je m’appelle Marianne. Je me suis mariée trois fois. Trois fois, j’ai cru avoir enfin trouvé l’homme avec lequel je vieillirais. Trois fois, j’ai réorganisé ma vie autour d’un autre être humain, persuadée que l’amour suffisait à construire un foyer.

Et trois fois, je me suis retrouvée seule.

Pendant longtemps, j’ai pensé que j’étais maudite. Que quelque chose clochait chez moi. Peut-être n’étais-je pas assez belle, pas assez intéressante, pas assez tendre, ou peut-être avais-je simplement raté cette chose mystérieuse que les autres femmes semblaient comprendre naturellement : comment faire pour qu’un homme ait envie de rester.

Aujourd’hui, je ne suis plus certaine de vouloir connaître la réponse.

Car la vérité que j’ai découverte récemment m’a fait plus mal que toutes mes séparations réunies.

Mais pour comprendre ce qui s’est passé, il faut que je remonte au début.

À l’époque où j’étais une jeune femme de vingt-deux ans qui croyait encore que le bonheur se méritait en travaillant assez dur.

Mon premier mariage : la femme qui ne savait pas être aimée

J’ai rencontré André à un bal de village.

Il avait un sourire charmant, une voix grave et cette façon de regarder les gens qui leur donnait l’impression d’être importants. Il travaillait dans un garage, portait toujours une chemise propre le dimanche et savait raconter des histoires qui faisaient rire toute une table.

Lorsque nous nous sommes mariés, j’étais persuadée d’avoir trouvé mon prince.

Je voulais être la meilleure épouse du monde.

Je me levais avant lui pour préparer son petit déjeuner. Je repassais ses chemises, nettoyais notre petit appartement et apprenais de nouvelles recettes pour lui faire plaisir. Quand il rentrait du travail, je lui demandais comment s’était passée sa journée et j’écoutais attentivement ses réponses.

Je pensais que c’était cela, aimer.

Deux ans plus tard, notre premier fils, Julien, est né. Puis, trois ans après, notre fille, Sophie.

Ma vie est devenue une succession de lessives, de biberons, de repas et de nuits interrompues. Je dormais peu, je sortais rarement et je ne me souvenais même plus de la dernière fois où j’avais acheté une robe simplement parce qu’elle me plaisait.

André, lui, commençait à sortir davantage.

Il disait qu’il avait besoin de respirer, qu’il était fatigué de ses responsabilités et qu’il ne voulait pas passer sa jeunesse enfermé dans un appartement.

Au début, je ne m’inquiétais pas.

Je lui préparais son dîner avant qu’il parte rejoindre ses amis. Je laissais une lumière allumée pour son retour. Lorsqu’il rentrait tard, je lui demandais seulement s’il avait passé une bonne soirée.

Puis, un soir, il posa sa fourchette et me regarda avec une expression que je n’oublierai jamais.

— Marianne, je ne peux plus continuer comme ça.

Je crus qu’il allait m’annoncer un problème au travail.

— Qu’est-ce qui se passe ?

Il soupira.

— Tu ne fais plus rien pour toi. Tu passes tes journées à cuisiner, à nettoyer et à t’occuper des enfants. Je rentre ici et j’ai l’impression de vivre avec une domestique, pas avec une femme.

J’ai senti mon visage devenir brûlant.

— Mais… je fais tout cela pour nous.

— Justement ! Tu ne sais faire que ça. Tu ne me surprends plus, tu ne t’intéresses à rien d’autre. Je ne suis plus amoureux de toi.

Je n’ai pas pleuré tout de suite.

J’ai regardé la table que j’avais préparée, le plat que j’avais cuisiné pendant deux heures et les petites mains de mes enfants qui jouaient sous leurs chaises.

Je ne comprenais pas.

J’avais tout donné. Comment pouvait-il me reprocher précisément ce que j’avais fait pour lui ?

Trois semaines plus tard, André partit.

Il laissa derrière lui quelques vêtements, une facture impayée et deux enfants qui demandaient chaque soir quand leur père reviendrait.

J’avais vingt-neuf ans.

Je me retrouvai seule avec deux enfants, un salaire modeste et une honte dont je ne savais pas quoi faire.

Je n’en parlais à personne, mais je me posais sans cesse la même question :

Qu’est-ce que je n’avais pas su lui donner ?

J’ai travaillé davantage. J’ai accepté des heures supplémentaires, appris à réparer les petits objets de la maison et fait des économies sur tout. Je voulais que mes enfants ne manquent de rien.

Et je me suis promis une chose : si un jour un autre homme entrait dans ma vie, je ferais tout pour qu’il ne parte pas.

Je ne savais pas que cette promesse allait devenir ma prison.

Mon deuxième mari : celle qui voulait tout réparer

J’ai rencontré Michel sept ans après mon divorce.

Il était veuf, père d’un garçon de onze ans, et travaillait dans un entrepôt. Il n’avait pas le charme éclatant d’André, mais il paraissait sérieux, stable et rassurant.

Il m’écoutait lorsque je parlais de mes enfants. Il m’apportait parfois des fleurs achetées au marché et me demandait si j’avais besoin d’aide pour réparer quelque chose à la maison.

Après des années à me sentir invisible, ces gestes me semblaient extraordinaires.

Lorsque Michel m’a demandé de l’épouser, j’ai accepté sans hésiter.

Je me suis dit que, cette fois, j’avais compris la leçon.

Je ne serais plus la femme qui s’oubliait au point de devenir ennuyeuse. Mais je ne serais pas non plus celle qui négligeait son foyer.

J’allais trouver l’équilibre.

En réalité, j’ai recommencé exactement la même chose, avec encore plus d’énergie.

Michel gagnait peu. Nous avions trois enfants à charge, puis un quatrième est arrivé lorsque nous avons eu notre petite fille, Laura. Les dépenses augmentaient plus vite que nos revenus.

J’ai repris le travail à temps plein dans une boulangerie, tout en continuant à préparer les repas, à gérer les devoirs et à faire le ménage.

Je me levais à cinq heures du matin. Je rentrais parfois épuisée, avec les jambes douloureuses et les mains abîmées par le travail. Pourtant, je m’efforçais de garder le sourire.

Lorsque Michel rentrait, je lui demandais s’il voulait manger.

Quand il était contrarié, je faisais attention à ne pas parler trop fort.

Quand il semblait distant, je me demandais ce que j’avais fait de travers.

Un jour, je lui ai demandé s’il était heureux avec moi.

Il m’a regardée, étonné.

— Pourquoi me poses-tu cette question ?

— Je ne sais pas. J’ai parfois l’impression que tu es fatigué de cette vie.

Il a posé son journal.

— Marianne, nous travaillons tous les deux. Nous avons des enfants, des factures et un crédit. C’est la vie. Qu’est-ce que tu veux de plus ?

Je n’ai rien répondu.

Je voulais lui dire que j’aurais aimé qu’il me prenne dans ses bras sans que j’aie besoin de le demander. Qu’il remarque mes cernes, qu’il me propose de me reposer, qu’il me dise parfois que j’étais belle même lorsque je ne portais pas de maquillage.

Mais je ne savais pas comment exprimer ces besoins sans avoir l’impression de réclamer quelque chose d’excessif.

Alors, je me suis tue.

Les années ont passé.

Julien et Sophie ont grandi. Michel et moi avons traversé des périodes difficiles, des problèmes d’argent, des disputes et des réconciliations. Nous n’étions pas toujours heureux, mais je croyais que nous étions solides.

Jusqu’au jour où, après vingt-deux ans de mariage, Michel m’annonça qu’il voulait partir.

Cette fois, il ne parla pas de mes talents culinaires ni de mon manque de charme.

Il me dit simplement :

— Je ne veux plus passer le reste de ma vie comme ça. J’ai besoin de vivre quelque chose d’autre.

— Et moi ? demandai-je.

Il baissa les yeux.

— Tu vas t’en sortir. Tu as toujours su tout gérer.

Cette phrase me détruisit.

J’avais passé vingt-deux ans à prouver que je pouvais tout gérer, et voilà que cette capacité devenait une raison de m’abandonner.

Il partit vivre chez une autre femme quelques mois plus tard.

Je ne lui en voulais pas seulement d’être parti. Je lui en voulais de m’avoir laissée croire que, si je faisais suffisamment d’efforts, notre mariage serait à l’abri de tout.

J’avais quarante-neuf ans.

Deux mariages derrière moi.

Et une peur immense devant moi.

Le troisième homme et ma dernière tentative

Après mon deuxième divorce, j’ai juré de ne plus jamais me marier.

Je voulais être tranquille, m’occuper de mes enfants et vivre sans avoir à mesurer chacun de mes gestes à l’aune des attentes d’un homme.

Mais la solitude a une façon étrange de vous rattraper.

Au début, elle ressemble à la liberté. On mange à l’heure que l’on veut, on regarde le programme qui nous plaît, on dort au milieu du lit et personne ne critique le repas.

Puis un soir, on tombe malade et il n’y a personne pour apporter un verre d’eau.

On reçoit une bonne nouvelle et on réalise qu’on n’a personne à appeler immédiatement.

On entend une chanson à la radio et l’on voudrait simplement qu’une autre personne se souvienne du même souvenir.

C’est ainsi que j’ai rencontré Paul.

J’avais cinquante-deux ans. Il était divorcé, avait une fille adulte et travaillait comme conducteur de train. Nous nous sommes rencontrés lors d’une excursion organisée par une association locale.

Il avait un rire communicatif et une manière douce de parler des choses simples. Il ne cherchait pas à impressionner les autres. Il semblait apprécier ma compagnie sans attendre que je fasse quoi que ce soit pour la mériter.

Pendant les premiers mois, je me suis sentie revivre.

Nous allions marcher au bord du lac. Nous prenions des cafés en terrasse. Il m’appelait parfois simplement pour me demander comment j’allais.

Un soir, il m’a dit :

— Avec toi, je me sens bien. Je peux être moi-même.

J’ai gardé cette phrase dans mon cœur comme un trésor.

Lorsque Paul m’a proposé de vivre ensemble, j’ai accepté. Puis, un an plus tard, nous nous sommes mariés lors d’une petite cérémonie entourés de nos enfants et de quelques amis.

Je me suis promis de ne pas répéter mes erreurs.

Cette fois, j’allais penser à moi.

J’allais continuer à travailler, voir mes amies et garder mes propres activités. Je n’allais pas tout abandonner pour mon mari.

Mais, sans m’en rendre compte, je me suis mise à surveiller chaque signe de distance.

S’il était silencieux au dîner, je me demandais s’il regrettait de m’avoir épousée.

S’il sortait avec ses amis, je me demandais s’il préférait leur compagnie à la mienne.

S’il oubliait de m’embrasser avant de partir, je passais la journée à chercher une explication.

Je ne lui disais pas toujours ce que je ressentais. Je tentais plutôt de devenir encore plus agréable.

Je préparais ses plats préférés. Je lui achetais de petits cadeaux. Je proposais des sorties, organisais les vacances et faisais en sorte que la maison soit toujours accueillante.

Je pensais qu’en devenant indispensable, je finirais par me sentir en sécurité.

Mais Paul n’était pas André, et il n’était pas Michel.

Un jour, il m’a demandé de m’asseoir avec lui dans le salon.

— Marianne, il faut qu’on parle.

Mon cœur s’est serré.

Je connaissais ces mots.

— Qu’est-ce qu’il y a ?

Il prit ma main.

— Je t’aime. Mais je ne sais plus comment vivre avec ta peur permanente de me perdre.

J’ai voulu protester.

Il continua doucement :

— Lorsque je veux sortir seul, tu crois que je ne t’aime plus. Quand je suis fatigué, tu penses que tu as fait quelque chose de mal. Et lorsque je te dis que tout va bien, tu me demandes encore si je suis certain.

Je sentis mes yeux se remplir de larmes.

— Parce que je ne veux pas que tu partes.

— Je le sais. Mais je ne peux pas passer ma vie à te prouver que je suis encore là. Je veux être ton mari, pas la personne chargée de réparer toutes les blessures que d’autres t’ont laissées.

Je suis restée silencieuse.

Pour la première fois, quelqu’un ne me reprochait pas de ne pas en faire assez.

Il me disait que j’en faisais trop, mais pas de la manière que je croyais.

Nous avons essayé de nous comprendre. Nous avons eu des conversations difficiles et consulté une thérapeute de couple. Paul m’encourageait à retrouver mes propres activités, à voir mes amies et à ne pas interpréter chaque silence comme une menace.

Pendant un temps, les choses se sont améliorées.

Puis, après neuf ans de mariage, Paul a appris qu’il souffrait d’une maladie grave.

Les mois suivants ont été terribles.

Je l’ai accompagné à ses rendez-vous médicaux, préparé ses repas et dormi près de lui lorsqu’il avait peur la nuit. Je lui lisais des passages de ses livres préférés et lui tenais la main lorsque les traitements le laissaient épuisé.

Je ne faisais pas cela pour qu’il reste.

Je le faisais parce que je l’aimais.

Paul est mort un matin de novembre, alors que la pluie frappait doucement les fenêtres.

Avant de fermer les yeux, il m’a murmuré :

— Marianne, promets-moi de ne pas passer le reste de ta vie à attendre quelqu’un.

Je n’ai pas compris immédiatement ce qu’il voulait dire.

J’ai simplement serré sa main et répondu que je l’aimais.

Il est parti quelques heures plus tard.

J’avais soixante et un ans.

Trois mariages derrière moi.

Et, pour la première fois, je ne pouvais même pas me demander ce que j’aurais dû faire pour empêcher mon mari de partir.

La mort ne négocie pas.

À 67 ans, la peur revient frapper à ma porte

Les années ont passé.

Mes enfants ont construit leur propre vie. Julien habite à plusieurs heures de route. Sophie travaille dans une autre région. Laura a deux petits garçons et un emploi qui lui prend beaucoup de temps.

Ils m’appellent, viennent me voir quand ils le peuvent et m’invitent parfois pour les fêtes.

Je sais qu’ils m’aiment.

Mais ils ont leur travail, leurs enfants, leurs soucis et leurs obligations. Je ne veux pas devenir cette mère qui appelle chaque soir pour demander pourquoi personne n’est venu.

Alors, je dis toujours que tout va bien.

Je réponds que je suis occupée, que je vais bien, que je n’ai besoin de rien.

Et, comme autrefois, je fais semblant.

Un soir, en rangeant un vieux placard, je suis tombée sur trois photographies de mariage.

Sur la première, je portais une robe blanche un peu trop grande. André souriait devant l’objectif, son bras autour de mes épaules.

Sur la deuxième, Michel tenait un bouquet de fleurs tandis que mes enfants se serraient contre moi.

Sur la troisième, Paul m’embrassait le front, et je riais comme une adolescente.

J’ai posé les trois photographies sur la table.

Je les ai regardées longtemps.

Trois hommes.

Trois histoires différentes.

Trois promesses qui n’avaient pas survécu de la même manière.

Puis j’ai ouvert un tiroir pour ranger les photos, et j’ai découvert une enveloppe que je n’avais jamais vue auparavant.

Mon nom était écrit dessus.

L’écriture était celle de Paul.

Mes mains se sont mises à trembler.

Il était mort depuis six ans.

Pourquoi cette enveloppe se trouvait-elle dans notre maison ?

Je me suis assise et je l’ai ouverte avec précaution.

À l’intérieur, il y avait une lettre et une petite clé en laiton.

La lettre commençait ainsi :

« Ma chère Marianne,

Si tu lis ces mots, c’est que je ne suis plus là pour te les dire.

Je t’ai souvent regardée essayer de devenir la femme que tu pensais devoir être pour que je ne parte jamais. Et chaque fois, j’ai eu envie de te dire que tu n’avais pas besoin de faire tout cela.

Je ne t’ai pas épousée parce que tu savais cuisiner, parce que tu entretenais la maison ou parce que tu rendais mes journées plus faciles.

Je t’ai épousée parce que tu étais toi.

Mais il y a une chose que je n’ai jamais réussi à te faire comprendre : tu as tellement peur d’être abandonnée que tu oublies parfois de vivre lorsque personne ne te regarde.

Je ne veux pas que tu passes tes vieux jours à croire que ta vie a échoué parce que trois hommes ont quitté ta route.

Je ne veux pas que tu mesures ta valeur à la durée d’un mariage.

Et je ne veux surtout pas que tu croies que la solitude est une punition.

La clé jointe à cette lettre ouvre le petit coffre que tu trouveras dans le bureau. J’y ai laissé quelque chose pour toi.

Ne l’ouvre pas en pensant que tu y trouveras une preuve de mon amour.

Tu n’as pas besoin d’une preuve.

Ouvre-le lorsque tu seras prête à entendre ce que j’aurais voulu que tu comprennes depuis le premier jour où nous nous sommes rencontrés.

Je t’aime.

Paul. »

Je suis restée assise pendant près d’une heure.

Puis je me suis levée, j’ai traversé le couloir et je suis entrée dans le bureau.

Le coffre se trouvait au fond d’un tiroir, derrière quelques dossiers. Je l’avais vu des centaines de fois sans jamais me demander ce qu’il contenait.

La petite clé tourna sans difficulté.

À l’intérieur, il y avait un carnet, plusieurs lettres et une photographie de moi prise un après-midi d’été.

J’étais assise dans le jardin, un livre sur les genoux, les cheveux détachés par le vent. Je ne regardais pas l’objectif. Je riais à quelque chose que quelqu’un venait de dire.

Je ne me souvenais même pas de cette photographie.

Sous l’image, Paul avait écrit :

« Voilà la femme que j’aimais voir. Celle qui oubliait de se demander si elle était assez bien. Celle qui riait sans vérifier si quelqu’un l’approuvait. Celle qui pouvait rester silencieuse sans croire que le silence annonçait un départ. »

J’ai éclaté en sanglots.

Mais ce n’était pas tout.

Dans le carnet, Paul avait écrit plusieurs souvenirs de notre vie commune. Il racontait nos promenades, nos disputes, nos réconciliations, mais aussi ces moments où je m’excusais sans raison ou où je renonçais à une sortie parce que je craignais qu’il préfère être seul.

Sur la dernière page, il avait écrit :

« Si tu es encore seule lorsque tu liras ceci, ne cherche pas immédiatement quelqu’un pour remplir le silence.

Apprends d’abord à rester avec toi-même sans te considérer comme une personne abandonnée.

Tu as passé des années à croire que l’amour était quelque chose qu’il fallait gagner.

Je voudrais que tu découvres enfin qu’il n’est pas nécessaire de souffrir pour mériter d’être aimée. »

J’ai refermé le carnet.

La maison était silencieuse.

Pourtant, ce soir-là, le silence ne me semblait pas tout à fait le même.

La vérité que je n’avais jamais osé regarder

Pendant plusieurs semaines, j’ai relu les lettres de Paul.

Je pensais souvent à André, à Michel et à tout ce qui s’était passé dans mes deux premiers mariages. Je ne voulais pas réécrire le passé ni prétendre que j’avais été responsable de tous leurs choix.

André avait pris ses décisions. Michel aussi.

Ils avaient leurs raisons, leurs limites et leurs erreurs.

Mais je pouvais enfin regarder ma propre histoire autrement.

J’avais confondu le fait d’être aimée avec le fait d’être nécessaire.

Je pensais qu’un homme resterait si je cuisinais assez bien, si je travaillais assez dur, si je ne demandais jamais trop et si je faisais passer ses besoins avant les miens.

Lorsque mon premier mariage s’est terminé, j’ai essayé de devenir une meilleure épouse.

Lorsque le deuxième s’est terminé, j’ai essayé de ne plus jamais être une femme qu’on pourrait quitter.

Et lorsque Paul est entré dans ma vie, j’ai parfois transformé mon amour en surveillance, mes attentions en obligations et mes peurs en questions auxquelles aucun être humain ne pouvait répondre indéfiniment.

Je n’étais pas responsable de la maladie de Paul. Je n’étais pas responsable du départ d’André ni de celui de Michel.

Mais je pouvais reconnaître que mes blessures avaient influencé ma façon d’aimer.

Cette découverte ne m’a pas rendue heureuse du jour au lendemain.

Elle m’a rendue libre de commencer quelque chose de différent.

Un matin, j’ai appelé ma fille Sophie.

Je lui ai proposé de venir déjeuner le dimanche suivant, mais j’ai ajouté que si elle était occupée, nous pourrions choisir un autre jour.

Elle a ri doucement.

— Maman, tu sais que tu peux simplement me dire que tu aimerais me voir ?

Je suis restée silencieuse.

Elle a poursuivi :

— Tu n’as pas besoin de faire semblant que ça ne te ferait rien si je ne pouvais pas venir.

Ces mots m’ont bouleversée.

Je ne m’étais jamais rendu compte que mes enfants avaient appris à reconnaître ce même mécanisme chez moi : je cachais mes besoins, puis je souffrais en silence lorsque personne ne les devinait.

— Tu as raison, ai-je répondu. J’aimerais beaucoup te voir dimanche. Tu me manques.

Elle a accepté de venir.

Après avoir raccroché, j’ai pleuré un peu.

Puis j’ai préparé ma liste de courses.

C’était un petit changement, presque invisible.

Mais c’était le premier jour où j’avais demandé de la présence sans en faire une épreuve d’amour.

Je ne veux plus attendre qu’on me choisisse

Aujourd’hui, j’ai soixante-sept ans.

Je vis toujours dans la même maison. Je bois mon café à la même table et j’entends toujours le réfrigérateur bourdonner la nuit.

Il m’arrive encore de poser deux tasses par habitude.

Il m’arrive encore de regarder les photographies de mes trois mariages et de me demander comment ma vie aurait été différente si j’avais fait certains choix.

Je ne suis pas devenue une femme qui n’a plus peur.

La solitude peut encore me surprendre un dimanche après-midi. Elle peut me serrer le cœur lorsque je vois des couples marcher main dans la main ou lorsque mes petits-enfants repartent après une visite.

Mais je ne considère plus chaque moment de solitude comme la preuve que j’ai échoué.

J’ai recommencé à peindre, une activité que j’avais abandonnée à vingt-cinq ans. Je me suis inscrite à un atelier deux fois par semaine. J’ai retrouvé une amie d’enfance et nous nous retrouvons désormais pour marcher, même lorsque le temps est mauvais.

J’ai également appris à demander de l’aide sans me sentir coupable, à dire non sans inventer une excuse et à exprimer mes besoins sans m’excuser d’exister.

Je ne cherche pas à effacer mes trois mariages.

Ils font partie de mon histoire.

André m’a appris que le dévouement ne garantit pas l’amour.

Michel m’a appris que l’on peut se perdre dans les responsabilités au point d’oublier de prendre soin de soi.

Paul m’a appris, même après sa mort, que l’on ne peut pas demander à une autre personne de guérir toutes les blessures que la vie nous a laissées.

Je ne sais pas ce que l’avenir me réserve. Peut-être rencontrerai-je encore quelqu’un avec qui partager des promenades, des conversations et des petits-déjeuners tranquilles. Peut-être resterai-je seule.

Pour la première fois, je comprends que ces deux possibilités ne déterminent pas ma valeur.

Je voudrais pouvoir retourner dans le passé et prendre dans mes bras la jeune femme de vingt-deux ans qui pleurait dans sa cuisine après le départ d’André.

Je voudrais lui dire qu’elle n’a pas échoué parce qu’un homme est parti.

Je voudrais dire à la femme de quarante-neuf ans, abandonnée par Michel, qu’elle n’a pas besoin de devenir parfaite pour mériter qu’on reste auprès d’elle.

Et je voudrais dire à celle de cinquante-deux ans, qui regardait Paul dormir et craignait déjà de le perdre, qu’elle a le droit d’aimer sans passer chaque jour à anticiper la douleur.

Mais je ne peux pas revenir en arrière.

Je peux seulement choisir ce que je fais du temps qu’il me reste.

Hier, j’ai acheté deux billets pour une exposition de peinture. Je ne sais pas encore avec qui j’irai. Peut-être avec Sophie, peut-être avec mon amie d’enfance, ou peut-être seule.

Et, pour la première fois, cette incertitude ne m’empêche pas de me réjouir.

Ce soir, j’ai préparé mon dîner, mis une assiette sur la table et allumé une petite lampe près de la fenêtre.

J’ai sorti le carnet de Paul et relu sa dernière phrase.

« Tu n’as pas besoin d’être choisie chaque jour par quelqu’un d’autre pour avoir le droit de vivre une journée heureuse. »

J’ai posé le carnet, regardé autour de moi et souri.

La maison était toujours silencieuse.

Mais je n’attendais plus qu’une voix vienne me prouver que j’avais encore de l’importance.

J’avais enfin commencé à écouter la mienne.

Et vous, pensez-vous qu’il vaut mieux rester seul que de passer sa vie à essayer de devenir la personne que quelqu’un d’autre voudrait aimer ? Ou croyez-vous qu’il n’est jamais trop tard pour retrouver un amour qui nous accepte tels que nous sommes ?

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