Au début, je pensais que c’était un hasard.
Puis de la fatigue.
Puis j’ai arrêté de chercher des explications.
Parce que là-bas, sur ce morceau de terre que personne ne voulait, les explications n’avaient plus d’importance.
La première nuit, je l’ai passée au bord du ruisseau bleu.
Sans toit.
Sans feu.
Juste moi et le bruit de l’eau.
Elle ne coulait pas comme une rivière normale.
Elle pulsait.
Comme un cœur.
Calme.
Régulier.
Vivant.

Quand je me suis endormi, j’ai rêvé que la terre respirait sous moi.
Pas une image.
Pas une métaphore.
Mais une réalité étrange.
Comme si quelque chose de gigantesque, enfoui sous la surface, se réveillait lentement.
Je me suis réveillé avant l’aube.
Et la première chose que j’ai vue—
n’était plus la même.
De l’herbe.
Là où il n’y avait rien.
Maintenant, il y avait du vert.
Une fine trace de vie qui perçait la terre nue.
Comme un premier souffle.
Je me suis penché.
Je l’ai touchée.
Elle était chaude.
— « Ce n’est pas possible… » ai-je murmuré.
Mais mes mots se sont perdus dans l’air.
Parce que cet endroit n’écoutait pas les doutes.
Il répondait.
Dans les jours qui ont suivi, la croissance s’est accélérée.
Trop vite.
Comme si la terre s’excusait d’avoir attendu si longtemps.
Des plantes apparaissaient sans logique.
Des fleurs que je n’avais jamais vues.
Des racines qui bougeaient sous le sol comme si elles cherchaient quelque chose.
Et toujours—
cette eau bleue.
Inchangée.
Stable.
Comme si elle était la source de tout.
J’ai commencé à lui parler.
D’abord à voix basse.
Puis à voix haute.
Comme si j’avais le choix.
— « Qu’est-ce que tu es ? » ai-je demandé une nuit.
L’eau n’a pas répondu.
Mais les plantes autour ont poussé de quelques centimètres dans la seconde suivante.
Je me suis reculé.
Le cœur serré.
Ce n’était pas la nature.
C’était une réaction.
Et j’en faisais partie.
Le troisième jour—
j’ai entendu un bruit.
Pas le vent.
Pas des animaux.
Des pas.
Dans la forêt.
Lents.
Mesurés.
Je me suis caché instinctivement.
Derrière un rocher.
Le cœur battant trop fort.
Et je l’ai vu.
Un homme.
Mais pas comme les autres.
Il portait une veste blanche.
Déchirée.
Sale.
Comme s’il n’appartenait à aucun monde.
Il s’est arrêté au bord du ruisseau.
Et il a observé l’eau bleue sans bouger.
— « Donc… il t’a finalement trouvé quelqu’un… » dit-il doucement.
Je me suis figé.
— « Qui ? » ai-je demandé avant de réfléchir.
Il n’a pas répondu tout de suite.
Puis il a dit :
— « Cet endroit ne choisit jamais des gens au hasard. »
Je suis sorti lentement.
Je ne pouvais plus me cacher.
— « J’ai acheté cette terre », ai-je dit.
— « Pour un dollar. »
Il a souri.
Mais ce n’était pas un sourire joyeux.
C’était un sourire qui savait trop de choses.
— « Personne n’achète cet endroit », répondit-il.
— « Cet endroit choisit les gens. »
Un froid m’a traversé le dos.
— « Qu’est-ce que ça veut dire ? »
Il s’est approché du ruisseau.
— « Ce n’est pas de l’eau ordinaire. »
Il s’est arrêté.
Regard fixe.
— « C’est quelque chose qui se souvient. »
Silence.
Lourd.
— « Se souvient de quoi ? » ai-je demandé.
Il m’a regardé pour la première fois directement.
— « De tout ce qui est mort ici… et qui a refusé de disparaître. »
Le monde autour de moi s’est resserré.
— « Je ne comprends pas… »
— « Tu comprendras », dit-il calmement.
— « Quand ça commencera à te répondre. »
Et il est parti.
Sans explication.
Sans regard en arrière.
Comme s’il n’avait jamais existé.
Je suis resté seul.
Encore.
Mais cette fois—
ce n’était plus pareil.
Parce que la terre n’était plus vide.
Elle m’observait.
Cette nuit-là, je n’ai pas dormi.
Le sol sous moi était chaud.
Trop chaud.
Et l’eau—
ne coulait plus.
Elle pulsait.
Comme un cœur qui s’éveille.
Et puis—
j’ai entendu le premier murmure.
Pas humain.
Pas naturel.
— « Nous nous souvenons… »
Je me suis redressé.
Le souffle coupé.
— « Qui est là ?! »
Silence.
Puis encore :
— « Nous nous souvenons de toi… »
Et à cet instant—
j’ai compris.
Cet endroit n’avait pas été trouvé.
Il m’avait attendu.
Et moi—
je n’étais pas le premier à l’avoir appelé sien.