Sur l’écran, je le voyais toujours assis à côté de moi.
Son visage… ce sourire étrange… n’était plus simplement dérangeant.
Il était… déplacé.
Comme si quelque chose en lui se réjouissait d’un secret que je ne pouvais pas comprendre.
Je me suis penchée vers l’écran, incapable de respirer correctement.
Il continuait à caresser mes cheveux, lentement, presque avec une douceur irréelle… mais ses yeux, eux, étaient ailleurs. Fixes. Vides. Habités par quelque chose de froid.
Puis… il a murmuré quelque chose.
Le son de la caméra était faible, presque inaudible, mais j’ai augmenté le volume au maximum.
Ma propre voix tremblait sans que je parle.
Et là…
Je l’ai entendu.
— « Tu lui ressembles de plus en plus… »
Mon sang s’est glacé.
Qui ?
De qui parlait-il ?

Je n’ai pas eu le temps de réfléchir.
Car à cet instant précis… mon corps sur l’écran a bougé.
Mon cœur s’est arrêté.
Je dormais. Je le savais. Je m’en souvenais.
Mais sur la vidéo… mes doigts ont légèrement tremblé.
Puis ma tête s’est tournée.
Lentement.
Vers lui.
Je me suis reculée si brusquement de l’écran que la chaise a grincé contre le sol.
« Non… non… ce n’est pas possible… »
Je me souvenais parfaitement m’être endormie.
Je n’avais aucun souvenir de m’être réveillée.
Et pourtant… sur la vidéo… mes yeux se sont ouverts.
Mais ce n’étaient pas mes yeux.
Ils étaient… vides.
Sans expression. Sans vie.
Comme si quelqu’un d’autre regardait à travers moi.
Je suis restée figée.
Impossible de détourner le regard.
Sur l’écran, il ne semblait pas surpris.
Au contraire… il attendait ce moment.
Comme si c’était exactement ce qu’il voulait.
— « Enfin… » a-t-il soufflé.
Enfin ?
Enfin quoi ?
Je tremblais de tout mon corps.
Sur la vidéo, « moi » me suis redressée lentement. Mes mouvements étaient mécaniques. Anormaux.
Pas naturels.
Pas humains.
Il a posé sa main sur ma joue.
Et je n’ai pas réagi.
Pas comme je l’aurais fait.
Pas comme n’importe qui l’aurait fait.
Je me suis contentée de le fixer.
Et puis…
j’ai souri.
Un sourire que je n’avais jamais fait de ma vie.
Un sourire vide. Étiré. Presque… forcé.
J’ai porté ma main à mon visage, en essayant de vérifier que ce n’était pas vrai. Que ce n’était pas moi.
Mais la vidéo ne mentait pas.
Il a alors commencé à parler.
Et ce qu’il a dit…
a détruit tout ce que je pensais comprendre.
— « Tu vois… ils n’ont jamais compris. Même ton père. Surtout lui. »
Mon cœur a raté un battement.
Mon père ?
— « Il pensait pouvoir te protéger… comme il l’a protégée elle. Mais il a échoué. Comme toujours. »
Je ne respirais plus.
De qui parlait-il ?
— « Tu es exactement comme elle… au même âge… les mêmes yeux… la même fragilité… »
Ses doigts tremblaient presque d’excitation.
— « Et maintenant… tu es enfin prête. »
Je n’ai pas pu continuer.
J’ai arrêté la vidéo d’un coup.
Le silence dans la pièce était assourdissant.
Je regardais mes mains.
Elles tremblaient.
Je ne savais plus qui j’étais.
Ce soir-là… il est revenu.
Comme toujours.
Calme. Silencieux.
Comme si rien n’avait changé.
Mais tout avait changé.
Je l’attendais.
Assise sur le lit.
La pilule posée sur la table.
Je ne l’ai pas prise tout de suite.
Pour la première fois… j’ai parlé.
— « Qui est-elle ? »
Il s’est arrêté.
Ses yeux se sont posés sur moi.
Longuement.
Puis… il a souri.
Mais pas comme sur la vidéo.
Un sourire lent.
Presque… soulagé.
— « Tu as regardé. »
Ce n’était pas une question.
C’était une certitude.
Mon cœur battait à tout rompre.
— « Réponds-moi. »
Un silence.
Puis il s’est assis.
Exactement comme sur la vidéo.
Au même endroit.
— « Avant toi… il y avait une autre. »
Chaque mot était lourd.
— « Elle vivait dans cette maison. Elle riait. Elle croyait que le monde était simple. »
Je sentais mes doigts se crisper.
— « Et puis… elle est tombée malade. »
Mon souffle s’est coupé.
— « Comme ton père. »
Tout s’assemblait.
Trop vite.
Trop brutalement.
— « J’ai essayé de la sauver. J’avais les moyens. La science. Les contacts. Mais… ce n’était pas suffisant. »
Sa voix a changé.
Pour la première fois… il y avait une émotion.
Une fissure.
— « Alors j’ai trouvé une autre solution. »
Je savais déjà que je n’allais pas aimer la suite.
— « Le corps meurt. Mais certaines choses… peuvent être transférées. Conservées. »
Un frisson glacé a traversé mon dos.
— « La mémoire. Les réactions. Les fragments d’une personne. »
— « Non… » ai-je murmuré.
— « Si. »
Il s’est penché vers moi.
— « La pilule… ce n’est pas un somnifère. »
Mon cœur s’est emballé.
— « C’est un déclencheur. »
— « Pour quoi ?! »
Son regard s’est plongé dans le mien.
— « Pour elle. »
Le silence a explosé dans ma tête.
— « Tu veux dire que… »
— « Qu’elle est en toi ? »
Il a hoché la tête.
— « Pas encore entièrement. Mais chaque nuit… elle revient un peu plus. »
J’ai reculé.
Horrifiée.
— « Tu es fou… »
— « Non. Désespéré. »
Il a fermé les yeux un instant.
— « Et toi… tu étais la seule compatible. »
Le monde s’est effondré sous mes pieds.
Tout.
Mon père.
L’argent.
Le mariage.
La pilule.
Tout n’était qu’un plan.
— « Tu m’as utilisée… »
— « Je t’ai sauvée aussi. Ton père est en vie, non ? »
Cette phrase m’a transpercée.
Parce qu’elle était vraie.
Et c’était ça le pire.
Je me suis levée.
— « Je ne prendrai plus rien. »
Il m’a regardée.
Longuement.
Puis il a dit quelque chose qui m’a glacé le sang :
— « Tu crois vraiment que tu peux arrêter maintenant ? »
Je me suis figée.
— « Qu’est-ce que tu veux dire ? »
Il a souri.
Doucement.
— « Regarde-toi. »
Je me suis tournée vers le miroir.
Lentement.
Très lentement.
Et ce que j’ai vu…
n’était plus totalement moi.
Mon sourire…
n’était pas le mien.
Et dans mes yeux…
il y avait quelque chose d’autre.
Quelque chose qui me regardait…
de l’intérieur.
Et pour la première fois…
j’ai compris une chose terrifiante :
Ce n’était pas seulement lui que je devais fuir.
C’était…
moi-même.
Et ce soir-là…
pour la première fois…
je n’étais pas sûre de vouloir dormir.