LES CENT ROSES JAUNES

Lorsque les cent roses jaunes sont arrivées devant ma porte, j’ai d’abord cru que mon mari essayait de me faire une surprise.

J’ai même souri.

Un vrai sourire.

Le premier depuis plusieurs jours.

Il était parti en déplacement professionnel trois jours plus tôt et m’avait promis de rentrer le dimanche soir. Il travaillait beaucoup ces derniers temps, et même si notre mariage avait connu des périodes difficiles, je voulais croire que cette fois, il avait pensé à moi.

Alors, lorsque j’ai ouvert la porte et découvert cette énorme composition florale, j’ai immédiatement pensé à lui.

Cent roses jaunes.

Pas quatre-vingt-dix-neuf.

Pas cent une.

Cent exactement.

Les fleurs étaient magnifiques, fraîches, parfaitement ouvertes. Elles remplissaient presque tout le vestibule de leur parfum.

Pourtant, quelque chose me dérangeait.

Je ne savais pas quoi.

J’ai cherché une carte.

Il n’y en avait pas.

J’ai regardé l’étiquette.

Mon nom était inscrit dessus.

Pas celui de mon mari.

Le mien.

« Madame Élodie Martin. »

Je me suis dit que le fleuriste avait peut-être oublié la carte.

J’ai posé le bouquet sur la grande table du salon et j’ai envoyé un message à mon mari.

« Merci pour les fleurs. Elles sont magnifiques. »

J’ai attendu.

Cinq minutes.

Dix.

Vingt.

Aucune réponse.

Ce n’était pas inhabituel. Il était souvent en réunion lorsqu’il voyageait.

J’ai donc essayé de ne plus y penser.

Mais, au moment de retourner dans la cuisine, je me suis arrêtée.

Une rose dépassait légèrement de la composition.

Elle était différente.

Sur sa tige, juste sous les pétales, quelqu’un avait fait une minuscule marque noire.

Une simple petite ligne.

Je l’ai prise entre mes doigts.

Puis j’ai remarqué qu’une deuxième rose portait exactement la même marque.

Et une troisième.

Mon sourire a disparu.

J’ai commencé à examiner les fleurs une par une.

Il y en avait d’autres.

Pas beaucoup.

Mais suffisamment pour comprendre que ce n’était pas un hasard.

Certaines roses portaient une minuscule marque noire à la base de leur tige.

J’ai sorti les fleurs de la composition et je les ai alignées sur la table.

Au bout de quelques minutes, j’avais trouvé douze roses marquées.

Douze.

Je me suis demandé ce que cela pouvait signifier.

Une date ?

Un numéro ?

Une adresse ?

J’ai pris une photo et je l’ai envoyée à mon mari.

Cette fois, il m’a répondu.

Seulement trois mots.

« Ne les touche pas. »

Je suis restée immobile.

J’ai relu le message.

Puis une deuxième fois.

Puis une troisième.

J’ai appelé immédiatement.

Son téléphone a sonné.

Une fois.

Deux fois.

Puis il a décroché.

— Élodie ?

Sa voix était étrange.

Essoufflée.

— C’est toi qui as envoyé les roses ?

Silence.

Un long silence.

— Écoute-moi bien, m’a-t-il dit. Ne reste pas dans la maison.

Mon cœur s’est mis à battre très fort.

— Pourquoi ?

— Sors immédiatement.

— Pourquoi, Thomas ?

Il n’a pas répondu.

Puis j’ai entendu quelque chose derrière lui.

Une voix d’homme.

Mon mari a brusquement raccroché.

Je suis restée avec le téléphone contre mon oreille.

Je ne comprenais plus rien.

Quelques secondes plus tard, un nouveau message est arrivé.

Mais cette fois, il ne venait pas de Thomas.

Numéro inconnu.

« Vous avez trouvé les douze ? »

J’ai senti mes jambes devenir faibles.

J’ai regardé les roses.

Douze marques noires.

Quelqu’un savait que je les avais trouvées.

Quelqu’un me regardait peut-être.

J’ai couru jusqu’à la fenêtre.

La rue semblait parfaitement normale.

Une voiture était garée en face de chez moi.

Moteur éteint.

Vitres teintées.

Je ne l’avais jamais vue auparavant.

J’ai reculé.

Puis mon téléphone a vibré une nouvelle fois.

« Ne sortez pas par la porte principale. »

Je n’ai même pas réfléchi.

J’ai attrapé mon sac et je suis partie par la porte arrière.

Je me suis réfugiée chez ma voisine, Madame Bernard, qui habitait deux maisons plus loin.

Elle a immédiatement compris que quelque chose n’allait pas.

Je lui ai raconté les roses.

Les marques.

Les messages.

Mon mari.

Elle m’a regardée avec une expression étrange.

Puis elle m’a demandé :

— Quel âge avait votre mère lorsqu’elle est morte ?

La question m’a glacée.

— Cinquante-deux ans.

Madame Bernard a baissé les yeux.

— Alors vous ne savez toujours rien.

— Rien sur quoi ?

Elle a fermé la porte à clé.

Puis elle a tiré les rideaux.

— Il y a vingt-cinq ans, votre père venait ici presque toutes les semaines.

J’ai froncé les sourcils.

— Mon père ?

— Oui.

Mon père était mort depuis dix-sept ans.

Et jusqu’à cet instant, je n’avais jamais entendu parler de ses visites chez notre voisine.

— Pourquoi venait-il ici ?

Elle a hésité.

— Parce qu’il avait peur.

J’ai senti un frisson me parcourir.

— De qui ?

Elle a regardé vers la fenêtre.

— De votre mari.

J’ai éclaté de rire.

Un rire nerveux.

Impossible.

Thomas n’avait même pas connu mon père très longtemps. Nous nous étions rencontrés après sa mort.

— Madame Bernard, vous devez vous tromper.

— J’aimerais me tromper.

Elle s’est levée et a quitté la pièce.

Quelques instants plus tard, elle est revenue avec une vieille boîte métallique.

Elle l’a posée devant moi.

— Votre père me l’a confiée la veille de sa mort.

Je l’ai regardée sans oser l’ouvrir.

— Pourquoi ne me l’avez-vous jamais donnée ?

Ses yeux se sont remplis de larmes.

— Parce qu’il m’avait demandé d’attendre.

— Attendre quoi ?

Elle a murmuré :

— Que les cent roses arrivent.

J’ai cessé de respirer.

— Qu’est-ce que vous venez de dire ?

Elle a ouvert la boîte.

À l’intérieur se trouvait une photographie.

Une vieille photographie jaunie.

J’y ai reconnu mon père.

À côté de lui se tenait un homme que je ne connaissais pas.

J’ai retourné la photo.

Au dos, une date.

12 octobre 2001.

Et une phrase écrite à la main :

« Si Élodie reçoit un jour cent roses jaunes, dites-lui la vérité. »

Je tremblais.

— Qui est cet homme ?

Madame Bernard m’a regardée droit dans les yeux.

— Le père de Thomas.

Je me suis assise.

Tout semblait soudain irréel.

Mon mari.

Son père.

Le mien.

Les roses.

Pourquoi ?

J’ai fouillé la boîte.

Il y avait plusieurs documents.

Des copies de contrats.

Des relevés bancaires.

Une vieille clé.

Et surtout…

Une lettre.

Elle m’était destinée.

Je l’ai ouverte avec des mains tremblantes.

« Ma chère Élodie,

Si tu lis cette lettre, c’est que je ne suis plus là et que les choses que j’ai essayé de cacher pendant toutes ces années ont finalement refait surface.

Je voulais te protéger.

Mais j’ai découvert trop tard que le danger ne venait pas de l’extérieur.

Il venait de la famille dans laquelle tu allais entrer.

Ton mari ne t’a pas épousée par hasard.

J’ai arrêté ma lecture.

Mon cœur battait si fort que j’entendais presque chaque pulsation.

J’ai continué.

« Thomas savait qui tu étais avant même votre première rencontre. »

La lettre m’est tombée des mains.

Non.

Ce n’était pas possible.

Je me suis souvenue de notre première rencontre.

Un café.

Un jour de pluie.

Il m’avait dit qu’il m’avait remarquée par hasard.

Qu’il avait aimé mon sourire.

Qu’il n’avait jamais cru au coup de foudre avant moi.

Tout était peut-être faux.

J’ai ramassé la lettre.

« Mais ce n’est pas le pire. »

« Ton père et le père de Thomas étaient associés dans une entreprise. Ils ont découvert que plusieurs personnes détournaient de l’argent. Ton père voulait dénoncer l’affaire. L’autre homme voulait l’en empêcher. »

Je me suis mise à pleurer.

« Le soir où ta mère est morte, ton père devait rencontrer quelqu’un. Il n’est jamais arrivé au rendez-vous. »

Je connaissais cette histoire.

Du moins, je pensais la connaître.

On m’avait toujours raconté que ma mère était morte dans un accident de voiture.

Un accident banal.

Une route mouillée.

Une mauvaise visibilité.

Fin de l’histoire.

Mais la lettre disait autre chose.

« Ce n’était pas un accident. »

J’ai poussé un cri.

Madame Bernard s’est approchée de moi.

— Je suis désolée.

— Pourquoi personne ne m’a rien dit ?

Elle a fermé les yeux.

— Parce que j’ai eu peur.

À cet instant, quelqu’un a frappé à sa porte.

Trois coups.

Lents.

Précis.

Nous nous sommes figées.

Trois nouveaux coups.

Puis une voix.

— Élodie ?

Thomas.

Mon mari.

J’ai regardé Madame Bernard.

Elle a secoué la tête.

— Ne lui ouvre pas.

Mais Thomas a parlé de nouveau.

— Je sais que tu es là.

Je me suis approchée de la fenêtre.

Il était debout devant la maison.

Seul.

Sans arme.

Sans personne.

Il avait l’air épuisé.

— Élodie, écoute-moi.

Je n’ai pas répondu.

— Les roses ne viennent pas de moi.

Silence.

— Je sais qui les a envoyées.

J’ai ouvert légèrement la fenêtre.

— Qui ?

Il a levé les yeux.

— Mon père.

J’ai senti mon sang se glacer.

— Ton père est mort depuis quinze ans.

Thomas a baissé la tête.

— Je sais.

Puis il a sorti une enveloppe de sa poche.

— Il m’a laissé des instructions avant sa mort.

— Pourquoi m’avoir épousée ?

Il a fermé les yeux.

— Parce que je voulais découvrir la vérité.

Cette réponse m’a détruite.

— Donc tout était un mensonge ?

— Non.

Il a levé les yeux vers moi.

— Au début, oui. Je me suis rapproché de toi pour comprendre ce que ton père savait. Mais ensuite…

Sa voix s’est brisée.

— Ensuite, je suis tombé amoureux de toi.

Je ne savais plus quoi croire.

Thomas a posé l’enveloppe sur le seuil.

— Lis ça.

Puis il s’est éloigné.

Je suis restée longtemps derrière la fenêtre.

Finalement, j’ai récupéré l’enveloppe.

À l’intérieur se trouvait une clé USB.

Et un seul mot :

« Chambre 14. »

Je savais exactement où chercher.

L’hôtel où Thomas séjournait pour son déplacement.

J’ai appelé la réception.

La chambre 14 n’existait plus.

Elle avait été condamnée depuis des années à cause d’un incendie.

Mais la clé USB contenait une vidéo.

Une vidéo enregistrée vingt-cinq ans auparavant.

J’y ai vu mon père.

Et l’homme sur la photographie.

Ils se disputaient.

Puis mon père a prononcé une phrase qui m’a anéantie :

— Si quelque chose m’arrive, Élodie doit savoir qu’elle n’est pas ma fille biologique.

J’ai lâché l’ordinateur.

Je n’entendais plus rien.

Ma mère m’avait élevée.

Mon père m’avait aimée.

Mais je n’étais pas leur enfant biologique.

Alors qui étais-je ?

La vidéo continuait.

L’homme en face de mon père disait :

— Elle est la seule héritière.

Puis l’image s’est interrompue.

J’ai compris.

L’argent.

L’entreprise.

Les contrats.

Le mariage.

Les roses.

Tout tournait autour de moi.

Mais il manquait encore une pièce.

Le lendemain matin, la police est venue chez moi.

La voiture stationnée devant la maison avait été retrouvée abandonnée.

À l’intérieur, les enquêteurs avaient découvert des photographies de moi.

Des dizaines.

Certaines prises devant mon travail.

D’autres devant ma maison.

Et une dernière photo.

Elle représentait ma mère.

Avec, au dos, une date.

La veille de sa mort.

L’enquête a finalement révélé quelque chose que personne n’aurait imaginé.

Le père de Thomas n’était pas mort quinze ans auparavant.

Il avait simulé sa mort.

Il avait vécu sous une fausse identité pendant toutes ces années.

Et les cent roses n’étaient pas un message d’adieu.

Elles étaient un compte à rebours.

Chaque rose marquée correspondait à une personne impliquée dans le secret.

Douze marques.

Douze personnes.

Onze étaient déjà mortes.

Il ne restait que moi.

Et Thomas.

Trois jours plus tard, la police a retrouvé l’homme dans une maison abandonnée à plusieurs kilomètres de la ville.

Mais lorsqu’ils sont entrés, il n’y avait personne.

Seulement une table.

Et dessus…

Une rose jaune.

Une seule.

Avec un petit morceau de papier.

« Vous avez enfin compris pourquoi il y en avait cent. »

Je pensais que tout était terminé.

Je me trompais.

Car, lorsque je suis rentrée chez moi ce soir-là, j’ai trouvé Thomas assis dans le salon.

Il m’attendait.

Il pleurait.

Je me suis approchée.

— Qu’est-ce qu’il y a ?

Il a levé les yeux vers moi.

Et il a prononcé une phrase que je n’oublierai jamais :

— Élodie… mon père n’a pas envoyé les roses.

Je me suis figée.

— Alors qui ?

Il m’a tendu une enveloppe.

À l’intérieur se trouvait une copie de mon acte de naissance.

Mais le nom de mon père avait été changé.

À la place du nom que je connaissais depuis toute mon enfance, un autre nom apparaissait.

Celui de l’homme que la police recherchait.

J’ai regardé Thomas.

— Pourquoi est-ce que son nom figure sur mon acte de naissance ?

Thomas n’a rien répondu.

Il a seulement murmuré :

— Parce que tu n’étais pas sa cible.

Il a pris ma main.

— Tu étais sa fille.

À cet instant, j’ai compris la véritable raison des cent roses.

Ce n’était pas un avertissement.

Ce n’était pas une menace.

C’était une déclaration.

Après vingt-cinq ans de silence, quelqu’un venait enfin de me dire :

« Je sais qui tu es. »

Et le plus terrifiant dans cette histoire…

Ce n’était pas que quelqu’un connaissait mon secret.

C’était que, désormais, moi aussi, je connaissais le sien.

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