La bête gisait sur la glace, haletante, incapable même de grogner. Sa poitrine se soulevait brutalement, comme si chaque respiration était une bataille contre la mort. De la vapeur s’échappait de sa gueule entrouverte. Ses yeux jaunes restaient fixés sur la vieille femme.

Et pourtant…

Il ne montrait plus les crocs.

Le silence des montagnes devint étrange. Presque irréel.

La vieille femme resta immobile quelques secondes, le cœur battant si fort qu’elle avait l’impression qu’il allait sortir de sa poitrine. Ses mains tremblaient encore à cause du froid et de l’effort. Son dos lui brûlait de douleur.

Mais malgré cela, elle ne pouvait pas abandonner l’animal ici.

Pas après avoir risqué sa propre vie pour lui.

Le vent soufflait violemment sur le lac gelé. La neige commençait à tomber plus fort. Le vieux foulard de laine de la femme flottait derrière elle tandis qu’elle observait la patte brisée du loup.

— Mon Dieu… murmura-t-elle.

L’os semblait déplacé. L’animal n’arrivait même plus à se lever.

Le loup tenta pourtant de bouger. Il poussa un faible grondement et essaya de prendre appui sur ses pattes avant. Mais dès qu’il posa la patte blessée sur la glace, il s’effondra dans un cri rauque.

La vieille femme sentit son cœur se serrer.

Elle connaissait cette douleur.

Des années auparavant, son mari s’était cassé la jambe dans la forêt pendant l’hiver. La neige avait bloqué les routes pendant deux jours. Il avait souffert atrocement avant que quelqu’un puisse venir les aider.

Mais personne n’était venu assez vite.

Et depuis ce jour-là… elle vivait seule.

Complètement seule.

Elle regarda autour d’elle.

La forêt était immense. Sombre. Silencieuse.

Personne ne passerait par là avant des heures.

Peut-être même avant demain.

Le loup mourrait ici.

Lentement.

De froid.

De douleur.

Ou alors d’autres prédateurs viendraient finir le travail pendant la nuit.

La vieille femme ferma les yeux quelques secondes.

Puis elle prit une décision insensée.

— Tu vas venir avec moi.

Le loup la regarda fixement.

Comme s’il essayait de comprendre ses paroles.

Elle retira lentement son vieux manteau épais et le jeta sur le corps trempé de l’animal. Puis elle attrapa la branche cassée et commença à tirer doucement le loup vers le bord du lac.

Chaque centimètre était un supplice.

L’animal était énorme.

Bien plus lourd qu’elle.

Ses bottes glissaient sur la glace. Ses mains devenaient rouges sous le froid. Plusieurs fois, elle crut tomber à son tour dans l’eau noire.

Mais elle continua.

Parce qu’au fond d’elle-même, quelque chose refusait de laisser mourir cette créature.

Même si elle savait parfaitement qu’un loup restait un loup.

Un animal sauvage.

Dangereux.

Imprévisible.

Quand ils atteignirent enfin la rive, la vieille femme s’effondra à genoux dans la neige, épuisée. Sa respiration était courte. Son cœur battait douloureusement.

Le loup resta couché sans bouger.

Ses yeux cependant… ne quittaient jamais la femme.

Comme s’il la surveillait.

Ou peut-être… comme s’il essayait de la comprendre.

Le soleil disparaissait déjà derrière les montagnes.

La nuit arrivait vite.

Et dans ces montagnes, la nuit était mortelle.

La vieille femme savait qu’elle devait rentrer immédiatement.

Sa petite cabane se trouvait à presque une heure de marche dans la forêt.

Normalement, ce trajet était déjà difficile à son âge.

Mais avec un loup blessé derrière elle…

C’était de la folie.

Elle regarda encore une fois l’animal.

Puis elle murmura :

— Si je te laisse ici, tu es mort.

Le loup cligna lentement des yeux.

Comme s’il avait compris.

Alors la vieille femme prit une corde dans son sac de bois, improvisa une sorte de traîneau avec des branches mortes, et y installa le loup tant bien que mal.

À chaque mouvement, l’animal gémissait de douleur.

Mais il ne tenta jamais de la mordre.

Jamais.

Le trajet à travers la forêt fut interminable.

Le vent hurlait entre les arbres noirs. La neige tombait plus fort. La vieille femme tirait le traîneau centimètre par centimètre.

Ses bras brûlaient.

Ses jambes tremblaient.

Plusieurs fois, elle pensa abandonner.

Mais chaque fois qu’elle regardait le loup, elle voyait quelque chose dans ses yeux.

Pas de la sauvagerie.

Pas de la haine.

Quelque chose de plus étrange.

De plus profond.

Comme une immense fatigue.

Comme s’il avait lui aussi assez souffert de ce monde.

Quand enfin la cabane apparut entre les arbres, la vieille femme sentit presque ses jambes céder sous elle.

La maison était minuscule.

Vieille.

À moitié ensevelie sous la neige.

Mais c’était tout ce qu’elle avait.

Elle ouvrit difficilement la porte et alluma le vieux poêle à bois avec des mains tremblantes.

Puis elle installa le loup près du feu.

L’animal observait tout autour de lui avec méfiance.

La chaleur faisait fondre lentement la glace dans sa fourrure.

De petites gouttes d’eau tombaient sur le sol en bois.

La vieille femme prit une couverture usée et la posa doucement sur lui.

— Ne bouge pas.

Le loup poussa un faible souffle.

Puis il posa lentement sa tête sur le sol.

Comme s’il était enfin à bout de forces.

Cette nuit-là, la tempête éclata.

Le vent frappait violemment les murs de la cabane. Les fenêtres tremblaient. Les arbres craquaient dans l’obscurité.

La vieille femme ne dormit presque pas.

Elle restait assise près du feu à surveiller le loup.

À plusieurs reprises, elle pensa :

« Et s’il m’attaquait pendant mon sommeil ? »

Après tout, elle était seule.

Personne ne saurait jamais ce qui lui était arrivé.

On retrouverait peut-être seulement sa maison vide au printemps.

Et pourtant…

Malgré cette peur, elle resta.

Vers minuit, le loup commença soudainement à respirer plus vite. Son corps tremblait violemment.

La vieille femme s’approcha prudemment.

Elle posa sa main sur la tête de l’animal.

Brûlante.

— Tu as de la fièvre…

Elle soupira profondément.

Puis elle fit chauffer de l’eau, chercha de vieux remèdes qu’elle utilisait autrefois pour ses chiens et nettoya doucement la blessure de la patte.

Le loup grogna faiblement quand elle toucha l’os.

Mais il ne mordit pas.

Jamais.

À l’aube, la tempête s’était calmée.

La vieille femme, épuisée, s’était endormie sur sa chaise près du feu.

Quand elle ouvrit les yeux, quelque chose lui glaça le sang.

Le loup avait disparu.

La couverture était vide.

La porte de la cabane était entrouverte.

Le cœur de la vieille femme se mit à battre violemment.

— Non…

Elle se leva brutalement malgré la douleur dans ses articulations et regarda dehors.

Des traces dans la neige.

Énormes.

Le loup était parti.

Pendant quelques secondes, elle ressentit une étrange tristesse.

Comme si la cabane était redevenue soudainement vide.

Silencieuse.

Morte.

Puis elle remarqua autre chose.

D’autres traces.

Des traces humaines.

Et pas seulement une personne.

Plusieurs.

Son sang se glaça.

Les traces venaient de la forêt.

Et elles menaient directement vers sa maison.

La vieille femme sentit immédiatement le danger.

Dans ces montagnes isolées, personne ne venait ici par hasard.

Jamais.

Soudain…

Un bruit de branches cassées retentit derrière les arbres.

Puis des voix.

Des hommes.

La vieille femme recula lentement vers la porte.

Son cœur battait si fort qu’elle entendait presque son sang dans ses oreilles.

Et c’est à cet instant précis que quelque chose surgit brutalement entre les arbres enneigés.

Le même loup.

Mais cette fois…

Il n’était pas seul.

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