L’air sentait le savon et les médicaments.
L’infirmière essayait de rester calme, même si son cœur était encore lourd après l’humiliation du matin.
Quelques heures plus tôt, elle portait encore sa blouse avec fierté.
Maintenant…
elle baignait des patients paralysés.
Comme une punition.
Comme si toutes ses années de travail n’avaient plus aucune valeur.
Elle serra les dents en versant doucement de l’eau tiède sur les épaules du jeune homme.
Il devait avoir vingt-sept ou vingt-huit ans.
Pas plus.
Son corps était immobile depuis des années.
Un terrible accident de voiture, lui avait-on expliqué.
Depuis ce jour-là, il ne parlait plus.
Ne bougeait plus.
Ne réagissait presque jamais.
Seulement ses yeux.
Ses yeux semblaient encore vivants.
Trop vivants.
Et cela mettait toujours les soignants mal à l’aise.
— Ça va aller… murmura-t-elle doucement en passant l’éponge sur son bras.
Le jeune homme la regardait fixement.
Sans cligner des yeux.

La femme détourna instinctivement le regard.
Quelque chose chez lui lui donnait froid dans le dos.
Le silence était presque oppressant.
On entendait seulement le bruit de l’eau contre la baignoire.
Et le léger bourdonnement des néons au plafond.
Puis soudain…
elle remarqua quelque chose.
Quelque chose d’étrange sur sa peau.
Elle fronça les sourcils.
Sur son torse, juste sous les côtes…
il y avait des marques.
Des lignes rouges.
Comme des griffures.
Récentes.
Très récentes.
L’infirmière s’immobilisa.
Son souffle ralentit.
— Qu’est-ce que…
Elle se pencha un peu plus près.
Les marques étaient profondes.
Comme si quelqu’un avait essayé de s’agripper à lui.
Ou…
comme si quelqu’un s’était débattu.
Son ventre se noua immédiatement.
Ce patient ne pouvait pas bouger.
Alors comment pouvait-il avoir des blessures fraîches ?
Elle sentit un frisson remonter le long de sa colonne vertébrale.
Puis elle remarqua autre chose.
Sur son épaule.
Un bleu.
Grand.
Sombre.
Presque noir.
Comme une trace de coup violent.
Ses mains commencèrent à trembler.
Lentement, elle leva les yeux vers lui.
Le jeune homme la regardait toujours.
Intensément.
Comme s’il essayait de lui dire quelque chose.
Et tout à coup…
elle remarqua ses yeux.
Ils bougeaient frénétiquement vers la porte.
Encore.
Encore.
Puis revenaient vers elle.
Vers la porte.
Vers elle.
Comme un avertissement.
Le sang quitta son visage.
— Vous essayez de me dire quelque chose… ?
Le jeune homme cligna soudain des yeux très vite.
Une fois.
Deux fois.
Trois fois.
L’infirmière sentit son cœur accélérer.
Parce qu’elle se souvenait soudain d’une chose.
Une ancienne infirmière lui avait raconté qu’avant son accident…
ce garçon était programmeur informatique.
Brillant.
Obsédé par les codes.
Les systèmes.
Les signaux.
Et brutalement…
elle comprit.
Il essayait de communiquer.
Les mouvements de ses yeux n’étaient pas aléatoires.
C’était volontaire.
Son regard retourna vers la porte.
Puis vers le miroir derrière elle.
Puis vers la porte encore.
Lentement…
l’infirmière tourna la tête.
Et elle se figea.
Complètement.
Dans le reflet du miroir embué…
elle aperçut une silhouette derrière la porte entrouverte.
Quelqu’un les observait.
Immobile.
Son sang se glaça.
La silhouette disparut immédiatement.
L’infirmière recula instinctivement.
— Qui est là ?!
Aucune réponse.
Seulement le bruit lointain d’un chariot dans le couloir.
Mais le jeune homme respirait maintenant plus vite.
Ses yeux étaient remplis d’une panique évidente.
Et soudain…
la poignée de la porte bougea lentement.
L’infirmière sentit ses jambes devenir faibles.
La porte s’ouvrit.
Le médecin-chef apparut.
Calme.
Souriant.
Trop souriant.
— Tout se passe bien ici ? demanda-t-il doucement.
L’infirmière essaya de cacher sa peur.
— Oui… je… je terminais juste.
Le médecin entra lentement dans la pièce.
Puis son regard tomba immédiatement sur les marques sur le corps du patient.
Pendant une fraction de seconde…
son sourire disparut.
Mais seulement une fraction de seconde.
Puis il revint.
— Ah… ça, dit-il calmement.
— Ce patient se blesse parfois pendant ses spasmes nocturnes.
L’infirmière sentit immédiatement que c’était faux.
Parce que le dossier disait clairement :
Aucun mouvement musculaire depuis trois ans.
Le médecin s’approcha alors du jeune homme.
Très près.
Trop près.
Et soudain, l’infirmière remarqua quelque chose d’horrible.
Le patient avait peur.
Une peur réelle.
Visible.
Ses yeux étaient remplis de terreur.
Le médecin posa lentement une main sur son épaule.
Et murmura presque tendrement :
— Tu dois rester calme.
Le jeune homme commença alors à cligner des yeux frénétiquement vers l’infirmière.
Comme s’il suppliait.
Comme s’il voulait hurler.
Puis…
une goutte d’eau glissa du bord de la baignoire.
L’infirmière baissa instinctivement les yeux.
Et ce qu’elle vit cette seconde-là lui coupa littéralement la respiration.
Sous le bras du patient…
cachés presque entièrement par l’eau…
il y avait des mots gravés dans sa peau.
Pas des blessures accidentelles.
Des mots.
Comme s’ils avaient été tracés avec une lame.
Elle sentit son estomac se retourner.
Parce qu’elle réussit à lire une partie de la phrase.
“IL ME…”
Puis la main du médecin recouvrit immédiatement la peau du jeune homme.
Trop vite.
Beaucoup trop vite.
Le silence dans la salle de bain devint terrifiant.
Le médecin regarda lentement l’infirmière.
Et pour la première fois…
elle vit quelque chose de monstrueux dans ses yeux.
Quelque chose de froid.
De vide.
— Vous avez l’air pâle, dit-il doucement.
— Tout va bien ?
L’infirmière sentit son instinct lui hurler de courir.
Mais elle était coincée.
Seule.
Dans une salle fermée.
Avec un homme paralysé terrorisé.
Et un médecin qui cachait quelque chose d’horrible.
Puis soudain…
le jeune homme réussit à bouger.
Pas son bras.
Pas sa tête.
Seulement un doigt.
Un minuscule mouvement.
Mais suffisant pour pointer lentement…
le médecin.
Et ce simple geste…
fit comprendre à l’infirmière toute la vérité.
Le danger…
n’était pas le patient.
C’était l’homme qui se tenait juste devant elle.