Emma resta figée au milieu de l’arrêt de tramway. Le bruit de la ville semblait avoir disparu d’un seul coup. Plus aucun téléphone, plus aucun moteur, plus aucun murmure n’existait autour d’elle. Il n’y avait plus que cette enveloppe blanche entre ses mains tremblantes… et le regard du chien.

À l’intérieur, il n’y avait qu’une seule photo.

Une vieille photographie légèrement froissée.

Lorsqu’Emma baissa les yeux dessus, son souffle se coupa immédiatement.

— Non… murmura-t-elle.

Sur l’image, on voyait une petite fille de cinq ou six ans assise sur une balançoire rouge dans un parc. À côté d’elle se tenait un homme souriant. Et derrière eux, on distinguait clairement le même chien… plus jeune, plus propre, mais impossible à confondre.

Emma sentit ses jambes devenir faibles.

Parce que cette petite fille… c’était elle.

Et l’homme sur la photo était son père.

Son père disparu depuis quinze ans.

Autour d’elle, plusieurs personnes commencèrent à murmurer. Une femme porta sa main à sa bouche. Un adolescent s’approcha discrètement pour regarder la photo par-dessus son épaule.

Mais Emma n’entendait plus rien.

Ses yeux étaient fixés sur un détail au dos de la photographie.

Une adresse.

Écrite à la main.

Et juste en dessous, trois mots tracés d’une écriture tremblante :

« Il t’attend encore. »

Le chien gémit doucement.

Emma leva lentement les yeux vers lui. Son cœur battait si fort qu’elle avait l’impression qu’il allait exploser dans sa poitrine.

Son père était mort.

C’est ce qu’on lui avait toujours dit.

Un accident.

Une disparition.

Aucun corps retrouvé.

Puis, avec le temps, les recherches avaient cessé. Sa mère avait fini par ne plus prononcer son nom. La maison s’était remplie de silence. Et Emma avait appris à vivre avec ce vide immense au fond d’elle-même.

Mais à cet instant précis, ce vide venait brutalement de s’ouvrir de nouveau.

Le chien recula de quelques pas puis se retourna vers la rue sombre d’où il était apparu.

Comme s’il voulait qu’elle le suive.

Emma avala difficilement sa salive.

— C’est impossible…

L’ancienne femme assise sur le banc s’approcha encore un peu. Son visage était pâle.

— Va avec lui, dit-elle doucement.

— Vous ne comprenez pas… mon père est mort…

La vieille femme regarda le chien longuement avant de répondre :

— Les animaux sentent des choses que nous refusons parfois de voir.

Le chien aboya une seule fois.

Puis il partit.

Pas trop vite.

Comme s’il savait qu’Emma allait le suivre.

Et malgré la peur glaciale qui montait dans tout son corps, malgré cette sensation horrible que quelque chose n’allait pas, Emma se mit à marcher derrière lui.

Les passants la regardaient partir avec inquiétude.

Certains sortirent leur téléphone.

D’autres secouèrent simplement la tête.

Mais Emma continuait d’avancer.

Le chien la guida hors de l’avenue principale, puis dans des rues de plus en plus étroites. Les immeubles devenaient vieux, les fenêtres sales, les lampadaires plus rares.

Le ciel commençait à s’assombrir.

Après plusieurs minutes, Emma réalisa quelque chose d’encore plus troublant.

Elle connaissait cet endroit.

Très vaguement.

Comme un souvenir enfoui.

Une odeur.

Un mur couvert de graffiti.

Une vieille boulangerie abandonnée.

Des images floues revenaient dans sa tête.

Son père lui tenant la main.

Le rire d’un enfant.

Une journée d’été oubliée depuis longtemps.

Le chien s’arrêta finalement devant un immeuble délabré.

Une façade grise rongée par l’humidité.

Certaines fenêtres étaient condamnées par des planches.

Emma sentit immédiatement un frisson lui traverser l’échine.

— Non…

Le chien gratta doucement la porte.

Puis il regarda Emma.

Encore.

Toujours avec cette expression étrange dans les yeux. Cette même supplication silencieuse.

Emma hésita.

Chaque instinct lui criait de partir immédiatement.

Mais autre chose, plus profond, plus fort, la poussait en avant.

Elle posa la main sur la poignée rouillée.

La porte grinça lentement.

Une odeur de poussière et de moisissure envahit aussitôt ses narines.

L’intérieur était sombre.

Très sombre.

Le chien entra le premier.

Emma le suivit avec prudence.

Le couloir semblait abandonné depuis des années. Des papiers traînaient au sol. Une ampoule clignotait faiblement au plafond, produisant une lumière maladive.

Puis soudain…

Elle entendit un bruit.

Quelque chose venait de tomber à l’étage supérieur.

Emma sursauta violemment.

— Il y a quelqu’un ? demanda-t-elle d’une voix faible.

Aucune réponse.

Seulement le silence.

Puis le chien recommença à avancer.

Escalier après escalier.

Jusqu’au troisième étage.

Là, il s’arrêta devant une porte entrouverte.

Emma sentit sa respiration devenir incontrôlable.

Son cœur cognait dans ses oreilles.

Le chien entra.

Puis disparut dans l’obscurité de l’appartement.

Emma poussa lentement la porte.

— Bonjour… ?

Toujours aucun bruit.

Elle entra à son tour.

Et ce qu’elle vit lui glaça immédiatement le sang.

Toutes les murs étaient couverts de photos d’elle.

Des centaines.

Des photos d’enfance.

Des photos prises à l’école.

Des photos récentes.

Certaines semblaient avoir été prises à son insu.

Emma sentit un cri monter dans sa gorge.

— Qu’est-ce que…

Ses mains commencèrent à trembler de façon incontrôlable.

Au centre de la pièce se trouvait une vieille table en bois.

Et dessus…

Une pile d’enveloppes blanches identiques à celle que le chien lui avait apportée.

Le souffle d’Emma se coupa.

Chaque enveloppe portait une date.

Une date correspondant à un anniversaire.

À un événement important de sa vie.

Comme si quelqu’un avait suivi chacun de ses pas pendant toutes ces années.

Elle recula brutalement.

Mais derrière elle, le plancher craqua.

Emma se retourna d’un coup.

Et elle aperçut une silhouette au fond du couloir sombre.

Grande.

Immobile.

Son sang se glaça instantanément.

— Qui êtes-vous ?!

La silhouette avança lentement vers la lumière.

Emma sentit ses jambes céder presque sous elle.

Parce qu’elle reconnut immédiatement ce visage.

Vieilli.

Fatigué.

Barbu.

Mais c’était lui.

Son père.

Vivait.

Ses yeux étaient remplis de larmes.

— Emma…

Elle resta paralysée.

Incapable de respirer.

Incapable de réfléchir.

— Non… non… c’est impossible…

L’homme éclata en sanglots.

— Pardonne-moi…

Emma sentit une vague de colère et de terreur exploser en elle.

— TU ES VIVANT ?!

Sa voix résonna dans l’appartement entier.

— Tu étais vivant pendant tout ce temps ?!

L’homme baissa la tête.

Le chien vint s’asseoir près de lui.

Comme un gardien fidèle.

— Je voulais revenir… murmura-t-il. Mais ils me surveillaient.

— Qui ça ?!

L’homme leva lentement les yeux vers elle.

Et ce qu’elle vit dans son regard la terrifia encore plus que tout le reste.

Une peur authentique.

Une peur profonde.

Comme celle d’un homme qui se cache depuis des années.

Puis soudain…

Un bruit violent éclata dans l’escalier.

Des pas rapides.

Plusieurs personnes.

Le visage du père d’Emma devint blanc.

— Ils m’ont retrouvé…

— Qui ?!

Mais il attrapa brutalement le bras de sa fille.

— Écoute-moi attentivement. Tu dois partir maintenant.

— Je ne pars nulle part !

Le chien commença à grogner.

Des ombres apparurent sous la porte.

Quelqu’un essayait d’entrer.

Emma sentit la panique l’envahir complètement.

Puis une voix grave retentit derrière la porte :

— OUVREZ !

Le père d’Emma recula immédiatement.

Ses mains tremblaient.

— Ils vont nous tuer…

Emma n’arrivait plus à penser correctement.

Tout allait trop vite.

Son père disparu vivant.

Cet appartement rempli de photos.

Des inconnus derrière la porte.

Le chien qui grognait férocement.

Puis la poignée commença lentement à bouger.

Et soudain…

Le chien bondit.

Un hurlement éclata dans le couloir.

La porte s’ouvrit brutalement.

Emma aperçut deux hommes vêtus de noir.

L’un d’eux tomba au sol pendant que le chien lui mordait le bras avec une violence terrifiante.

— COURS ! cria son père.

Emma resta figée une seconde de trop.

Le deuxième homme leva les yeux vers elle.

Et à cet instant précis, elle comprit quelque chose d’horrible.

Elle connaissait cet homme.

C’était l’ancien associé de son père.

Celui qui avait assisté à l’enterrement symbolique quinze ans plus tôt.

Celui qui avait serré sa mère dans ses bras pendant qu’elle pleurait.

L’homme sourit lentement.

Un sourire froid.

Glacial.

— On aurait dû se débarrasser du chien depuis longtemps, dit-il calmement.

Emma sentit son cœur s’arrêter.

Puis tout bascula.

Son père la poussa violemment vers la fenêtre arrière de l’appartement.

— SAUTE !

— Quoi ?!

— FAIS-LE !

Les hommes approchaient déjà.

Le chien continuait de se battre férocement dans le couloir, ses aboiements remplissant tout l’immeuble.

Emma monta maladroitement sur le rebord de la fenêtre.

Troisième étage.

Le vide sous elle.

Elle tremblait de tout son corps.

Puis elle regarda son père une dernière fois.

Il souriait tristement.

Comme un homme qui savait déjà qu’il ne sortirait pas vivant de cette pièce.

— Papa…

Ses yeux brillèrent de larmes.

— Pardonne-moi, murmura-t-il.

Puis un coup de feu éclata.

Emma cria.

Et dans un réflexe de survie, elle sauta dans le vide.

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